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Médiathèque - Gainsbourg & la BD |
Gainsbourg Bédéphile ?
L'homme à tête de chou se plaisait à évoquer la bande
dessinée dans ses chansons.
La faute à l'air du temps ou à une passion plus profonde pour le 9ème
art ?
Texte par Benoît Mouchart.
De son propre aveu, les premières
amours de Gainsbourg pour les " filles des bulles " remontent à l'enfance
:
" La bande dessinée m'est arrivée au cerveau d'un
seul coup, il y a longtemps : j'ai eu les numéros 1 de Mickey et de
Robinson. C'était en 1936-37 : je me souviens de Luc Bradefer dans
Robinson. Dans Mickey, il y avait la tante dont on traduisait le nom
par Madame Bellecour et puis l'oncle, qu'on appelait Monsieur Dusabot.
Dans la grisaille de mon enfance, c'était un univers utopique en couleurs
primaires. Pim Pam Poum, c'était extraordinaire ! ", confiait
l'auteur de " La Javanaise " à Michèle Costa-Magna, en 1979,
dans le numéro 23 du magazine.
Gainsbourg évoque d'ailleurs ces lectures de jeunesse (Tarzan, Jim la Jungle et Luc
Bradefer) dans " King Kong ",
une chanson écrite pour une revue de Zizi Jeanmaire,
mise en scène par Roland Petit en 1972 au
Casino de Paris. La nostalgie éprouvée par Gainsbourg pour ses héros
d'enfance et pour les publications Opera Mundi ne s'étend pas tout
de suite au neuvième art en général.
Ainsi, le 16 juin 1963, il déclare à Denise
Glaser, dans l'émission Discorama :
" Je me soucie peu du tirage de Tintin, du tirage
de Babar. "
La mode du " pop-art ", il est vrai, n'est pas encore venue. À l'automne 1964, Gainsbourg jettera pourtant plusieurs
titres de chansons sur un brouillon comme " Pauvre
Lola ", " Ford Mustang ", " Docteur
Jekyll et Mister Hyde " et… " Olive,
Popeye et Mimosa ", qui ne dépassera jamais le stade du projet.
Mais, tout comme Luc Bradefer ou Pim Pam Poum, les personnages de Segar appartenaient à sa connaissance
enfantine de la BD, sans rien révéler de sa curiosité potentielle
pour les bandes contemporaines.
Les choses changent au milieu des années 60 : la bande dessinée devient alors un phénomène de société, voire un
élément majeur de la contre-culture. Cette seconde alternative s'exprime
dans la collection " Terrain vague "
d'Eric Losfeld, qui publie, à partir
de 1964, Barbarella
de Forest, Jodelle et Pravda la survivreuse de Guy Peellaert ou Lone
Sloane de Philippe Druillet.
L'érotisme de ces nouvelles bandes dessinées ne laisse pas indifférent
Gainsbourg. Aussi, lorsque la productrice Daisy
de Galard lui demande de composer et d'interpréter, pour Dim
Dam Dom, une " comédie musicale graphique " de Jean-Claude Forest, le chanteur ne se fait pas prier.
Diffusée à partir du 28 octobre 1965, Marie-Mathématique est une série de six films d'animation noir et blanc de cinq minutes,
qui met en scène (selon la presse de l'époque) " la première héroïne
TV de science-fiction ". Les lyrics interprétés par Serge Gainsbourg
(et écrits dans une forme fixe ancienne, le virelai, par l'écrivain André Ruellan, beau-frère de Forest)
participent pleinement à la réussite de cette adaptation de BD à la
TV :
" La voix de Serge contribuait beaucoup à l'ambiance érotique qui
se dégageait de Marie-Math. Parfois c'était un chuchotement chanté
qui donnait au spectateur l'impression de pénétrer dans l'intimité
de cette petite héroïne ", analysait Jacques
Lob dans Giff-Wiff n°22.
En 1966, la complicité artistique de Serge
Gainsbourg et Jean-Claude Forest est telle que le premier glisse un
clin d'œil au second dans sa chanson " Qui
est in, qui est out " :
" Barbarella garde tes bottIN's/Et viens me dire une fois pour tOUT's/Que
tu m'aimes/Ou sinon/Je te renvoie à ta science-fiction . "
Comme s'il voulait prolonger la vague de reconnaissance du neuvième
art dans les médias, Gainsbourg se plait à exalter la sensualité des
nouvelles héroïnes de BD. En 1967, il écrit
la comédie musicale Anna et fait chanter " Roller-girl " à Anna Karina :
" Je suis la fille des bulles/La Lolita des comics/Une
des plus dangereuses/Des bandes dessinées ".
Quelques mois plus tard, Phillips édite le super 45 tours Mr Gainsbourg
où figurent quatre titres orchestrés par David
Whitaker (également à l'époque arrangeur des Rolling
stones et de Marianne Faithfull)
: " Torrey canyon ", " Chatterton ", " Hold-up " et, surtout, " Comic strip ".
Cette chanson offre à Gainsbourg l'occasion de jouer avec les onomatopées
et le franglais, en associant une nouvelle fois une figure féminine
érotique à la BD :
" Viens petite fille dans mon comic strip/Viens
faire des bulles, viens faire des WIP ! ".
Lorsque François Reichenbach et Eddy Matalon mettent en images " Comic
strip " dans le fameux Show Bardot,
ils font appel au dessinateur Tito Topin pour imaginer un décor psychédélique encombré de ballons multicolores.
Plus sensuelle que jamais, BB y apparaît grimée en une Barbarella
étonnamment brune… En accord avec la mode bédéphile encouragée par
le pop-art, Gainsbourg incarne, l'année suivante, un super-héros aux
côtés de Donald Pleasence, John Abbey, Yves Montand et Delphine Seyrig,
dans le film Mister Freedom du réalisateur-photographe William Klein. Métaphore de la guerre
froide, ce film " extrêmement pop " décrit les conflits qui opposent
le justicier yankee Mister Freedom et son homologue russe, Moujik
Man… " C'était la folie, on s'amusait comme des
gosses, confie Klein à Gilles Verlant. À un moment, avec Rufus, Serge menait un commando de Freedom Fighters
qui fondait sur un boulanger, puis sur une vieille dame qu'ils bombardaient
de farine et de tartes à la crème . "
Toutes les marques de sympathie que Gainsbourg témoigne envers la
BD contribuent à lui donner, sans doute malgré lui, le statut de porte-parole
de la cause bédéphilique. Ainsi, en janvier 1972,
participe-t-il à une émission spéciale de Jean-Christophe
Averty entièrement consacrée au neuvième art : Comics
Club : petits dessins pour grandes personnes.
Dix ans plus tard, il remettra le couvert dans L'Impeccable/Les
Enfants du rock de Philippe Manœuvre
et Jean-Pierre Dionnet, et on le verra également sur le plateau
du fameux Droit de réponse de Polac
consacré à Charlie Hebdo…
En 1970, quelques mois avant d'enregistrer
la mythique Histoire de Melody Nelson,
il exécute l'adaptation française de la chanson du dessin animé Un
petit garçon appelé Charlie Brown. Visiblement peu inspiré
par la bluette sirupeuse de Rod McKuen, il égrène des vers peu appropriés
à l'esprit ironique de Peanuts :
" Un petit garçon comme Charlie/À qui jamais rien
ne réussit/Ça se casse la figure/À tous les coins de la ville/Dieu
que la vie est dure pour Charlie ".
Si l'on excepte cette œuvre de commande, la bande dessinée est souvent
pour Gainsbourg une manière poétique (voire naïve) de voir le monde.
Dans " Panpan cucul " (sur l'album Vu
de l'extérieur, en 1973), le chanteur
s'exclame par exemple : " S'échappant de son p'tit
valseur/Comm' d'une bande dessinée/Les étoiles de la douleur/Se mettent
à scintiller ".
Mais Gainsbourg va beaucoup plus loin trois ans plus tard, dans l'un
de ses meilleurs concept-albums : L'Homme à
tête de chou. Avec " Marilou sous la
neige ", la bande dessinée devient une métaphore de la femme
superbement filée :
" De ma Lou en bandes dessinées je/Parcourais les bulles arrondies/Lorsque
je me vis exclu de ses jeux/Erotiques j'en fis une maladie/Marilou
se sentait prise au piège/Tous droits d'reproductions interdits/Moi
naïf j'pensais que me protégeaient/Les droits du copyright Opera Mundi.
"
La bande dessinée fait désormais partie intégrante du paysage mental
de Gainsbourg.
Dans son " conte parabolique " paru chez Gallimard en 1980,
Gainsbourg fait de son " héros " Evguénie Sokolov,
peintre pétomane spécialiste du gazogramme, un dessinateur de BD alimentaire
:
" À vingt-trois ans, ayant dilapidé en voitures
anciennes et sorties nocturnes le maigre héritage qu'à son trépas
m'avait légué mon père, vint pour moi la nécessité de gagner quelque
argent. C'est ainsi que je dus à mes troubles pathologiques l'idée
d'un personnage de comic-strip qui après plusieurs refus chez divers
éditeurs devint un best-seller sous le nom de Crepitus Ventris, l'homme
à réaction, copyright Opera Mundi, nouveau Batman propulsé par ses
propres vents, lesquels j'explicitais par des étoiles de douleur,
bulles oblongues ou ballons explosifs sortant de son héroïque fondement
et dans lesquels j'inscrivais selon mes humeurs mes Zoop ! Vroosh
! Wham ! Pow ! Swish ! Vraoum ! Va-voom ! Plomp ! Whew ! Foom ! ou
Flutter ! "
L'évocation de la BD est toutefois beaucoup moins
valorisante ici que dans ses précédentes occurrences : elle est devenue
un moyen de survivre, et non une fin en soi. En 1981,
Gainsbourg invente officiellement son double médiatique Gainsbarre
dans la chanson " Ecce Homo ", sur l'album Mauvaises nouvelles des étoiles. Sur
ce 33 tours reggae, le chanteur interprète une comptine vantarde de
son cru, qu'il déclamera sans musique en 1985,
sur la scène du Casino de Paris : " Mickey
Maousse ". Ici, le nom de la souris de Disney devient le sobriquet
du " gourdin dans sa housse " de notre pervers pépère national. Au
sujet du rongeur à grandes oreilles, Gainsbourg avait déjà déclaré
en 1979 :
" Je n'aime pas les bandes dessinées qui se voudraient érotiques.
Je préfère les héros asexués, je préfère Mickey avec sa queue derrière
plutôt que ceux avec la queue devant ! "
En 1982, lorsque Métal
Hurlant commence à publier la seule bande dessinée jamais écrite
par Gainsbourg, les choses sont très claires : Black Out n’est pas un projet spécifiquement imaginé pour la BD, mais
un scénario de film, qui n’a trouvé aucun producteur et qui traîne
dans les tiroirs du réalisateur de Je t’aime
moi non plus depuis cinq ans. Robert Mitchum, Dirk Bogarde,
Alain Delon, David Bowie et Robert de Niro ont refusé de l’interpréter.
Gainsbourg aurait sans doute totalement renoncé à cette histoire
si un jeune dessinateur, Jacques Armand, n’avait pas frappé à sa porte
:
"C’est un bon petit gars, il voulait illustrer
mes chansons, explique Gainsbourg à Philippe Manœuvre. (…)Moi, cossard,
je lui jette "Blackout". Il m’appelle le lendemain, déchaîné, fou
de joie. Et voilà…"
Le résultat n’est guère convaincant, il faut bien l’admettre
: Black-out est un huis-clos psychologique, où un scénariste de cinéma
se dispute avec sa femme et sa maîtresse, pendant la grande coupure
d’électricité de Los Angeles. Le dessinateur est bien en peine de
mettre en image ce scénario bavard, qui alterne aphorismes et références
littéraires avec une certaine prétention. Pour ne rien arranger, comme
Gainsbourg le précise lui-même, "RIEN
n’arrive" : c’est-à-dire que l’histoire est totalement dépourvue de rebondissement et d’action…
Bref, le lecteur baille et dit "bye, bye !", non sans regretter que
Gainsbourg n’ait pas pris la peine d’écrire un scénario de BD… Dans Pilote mensuel #135, le chanteur commentait
l’expérience de Black-out au micro de Marie-Ange Guillaume avec beaucoup
moins de fougue que dans Métal Hurlant : "C’était un scénario de film. Un lascar
m’a demandé un sujet, je lui ai refilé, c’est tout."
Dans la même interview, il se montre toutefois enthousiaste quant
il livre sa définition du neuvième art : "La BD,
c’est comme le cinéma. On est peut-être plus libre. On peut faire
des étoiles de douleur, des bulles, on peut prendre un pain dans la
gueule, et la case d’après on n’a plus rien…"
Une conception poétique et superficielle de la bande dessinée
qui ne suffit pas à faire de Serge Gainsbourg, obsédé par la dichotomie
entre arts majeurs et arts mineurs, un authentique bédéphile. Il fut
au mieux un sympathisant nostalgique. Au pire, un opportuniste surfant
avec talent sur la vague médiatique.
Gainsbourg scénariste de
BD
Interview "Metal Hurlant"
Réalisée par P.Manoeuvre en 1987.
Synopsis BLACK
OUT :
A Los Angeles, dans sa villa, durant une panne d'électricité
générale, le scénariste Leslie Anderson, sa femme Angela, fille d'un
producteur connu, et sa maîtresse Alice, vivent à la lumière des phares
d'une Cadillac un drame noir et passionnel ressemblant étrangement
au dernier scénario du maître de maison.
Serge Gainsbourg : "Blackout, ça aurait dû être un film. Seulement
voilà... (ici il allume une Gitane et savoure la première bouffée
avant de l'abandonner dans un cendrier anonyme). Voilà...
Ma première idée, c'était Isabelle Adjani et Jane
Birkin dans les rôles féminins et Dirk Bogarde dans le rôle masculin.
Il me reçoit chez lui, à Grasse, très gentleman et là, handicap, il
venait de faire " Providence " et il me dit en préambule :
-" Je vous préviens, si c'est trop noir, je le fais pas ".
Tout ça très British, très courtois, mais il refuse le film. Il voulait
une comédie.
Seconde tentative, je demande à Robert Mitchum, que je vois dans une
boîte à Paris, complètement pété. La prise de contact est difficile,
il vient d'assommer un photographe...
Alors le lendemain, je vais le voir au Raphaël. Je me dis merde, quand
même, c'est Mitchum mais je suis Gainsbourg !
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