Interview de Lise Levitzky
paru dans Globe Hebdo en 1992
Pour comprendre l'atmosphère
de nos années de bohème, il faut se rappeler la voix
de Brigitte Bardot dans la chanson de Lulu, "BONNIE AND CLYDE",
lorsqu'elle articule d'une voix trainante la phrase "s'ins/taller
tran/quille dans un meu/blé..." Cette expression typiquement
parigote est comique dans la chanson d'une aventurière américaine
chic.
Ce qu'on appellait un "meublé" ou un "garn",
c'étaient ces hôtels ou les chmabres étaient
vaguement aménagées pour permettre des séjours
de plus ou moins longue durée. Un jour , dans une de ces
piaules-là, Lulu a sursauté devant un passage d'un
de ses livres fétiches, le Bel-Ami de Guy de Maupassant,
et il a commenté tout de suite très excité,
avec des gestes, en parcourant la pièce : "Tu vois !
Voila ! C'est nous ! c'est moi ! Il faut que j'en sorte ! Regarde
: "Cela sentait la misère honteuse, la misère
en garni de Paris..." Plutot être gigolo comme Bel-Ami
!"
Ca le choquait, le coup de la "misère honteuse",
mais en même temps je savais bien qu'il était plus
flatté encore de se retrouver dans un bouquin de Maupassant.
C'était tout lui, ça.
Comme il considérait de toute façon que la "vie
de bohème" faisait partie du passage obligé pour
un artiste pour un "jeune futur grand, le coup de la honte
et de la misère honteuse était quand même sacrément
compensé par sa grivoiserie de vivre comme dans ses romans
favoris et d'écrire par avance sa biographiedans les mêmes
thèmes que les vies de ces hommes illustres.
Sans oublier que quand même "la vie de bohème"
au jour le jour, c'était surtout moi qui me la coltinait
: lui, il avait toujours la ressource de retourner faire des séjours
chez ses parents.
Pour écrire ou pour composer, il se comportait exactement
de la même manière que pour faire l'amour. Ne jamais
écraser, ne jamais alourdir, mais déclencher "un
max".
C'est à dire, pour parler comme lui, "un climax"
! Lancer les sens dans tous les sens. Toutes ses chansonssont des
sortes d'explosions, sont calculées comme ces orgasmes. Des
grenades miniatures bien efficaces, bourrées ce grenaille
de mots et de musique. C'est pour cela que le public n'a pas besoin
de venir demander à ses ex-femmes comment il se comportait
au lit précisément et s'il faisait ceci, cela comment,
tout ca : le public le sait déjà depuis longtemps.
Parceque Lulu sut "servir" chacun, chacune, dans son public,
quel que soit le sexe et l'âge, les goûts, la condition
sociale, comme il savait séduire et plaire dans le cours
de sa vie privée. Il "explose" le public de ses
séductions avec les mêmes méthodes, mais transposées,
que celles qu'il employait avec ses femmes (pour ne parler que des
femmes).
Dans nos premières années ensemble, il était
souvent contraint par des sortes de terreurs nocturnes à
me parler pendant des heures, dans le noir, au lit, de son obsession
d'être dominé de l'intérieur par le Démon.
Je pense qu'il s'est progressivement guéri de cela en découvrant
le "diabolisme" littéraire, une certaine apologie
de la méchanceté dandy chez Beaudelaire ou Lautréamont, ou avec sa passion
pour le personnage de Gilles de Rais. Il était faciné
que ce grand criminel ait fréquenté à la fois
le Diable et Jeanne d'Arc. Ce rapprochement plein de blasphème
et de pureté, d'impureté sainte faisait "bicher"
Lulu à mort.
Ce qu'il voulait c'était devenir aristrocrate. Et réussir
tellement dans ce projet, qu'au bout du compte il le serait plus
que les aristos de naissance.
Et qu'on puisse dire après lui "on ne nait pas aristocrate,
on le devient". Je sais de quoi je parle : moi j'étais
le contraire. Je suis née princesse, j'étais la mieux
placée pour le juger dans ce chamboulement de la notion d'aristocratie.
Cette heureuse inversion qu'il a réussie. Et c'est parce
que j'étais la mieux placée, et disposée à
l'aider dans ce dynamitage qu'il m'a chosie. Grâce à
des gens comme lui on peut réemployer des mots comme aristrocratique,
racé, élégant, alluré, stylé,
etc. Les gens comme lui ce sont les vrais artistes : qui sont art-istocrates.
J'étais noble par le sang, et il l'est par le rang : un rang
qu'il s'est créé tout seul. Je sais maintenant que
j'ai désiré passionnément ne plus être
noble, que j'ai passé ma vie à fuir mon sang. Le sang
bleu me donnait des hématomes. Des bleus à l'âme.
Les liens de ce sang me ligotaient. La noblesse était ma
prison. J'ai voulu me libérer. J'ai réussi grâce
à Lulu en grande partie. Merci à lui. J''étais
"noble" et j'ai travaillé à être "ignoble".
A conquérir la vraie noblesse : celle du coeur, celle du
travail, celle de l'oeuvre d'art, celle des gens simples et des
mouvements sociaux. J'en suis profondemment satisfaite quand j'y
repense. J'ai réussi à être ignoble et lui à
être noble : on s'est croisés !
Nous nous sommes surtout rencontrés. Et nous l'avons fait
exprès. Nous nous sommes repérés chacun des
deux a eu le coup de foudre de son besoin de l'autre dans son problème
particulier, question noblesse et aristocratie. Pour moi, un juif
doué, intelligent, artiste, c'était exactement ce
que ma famille et mon milieu, ma "race", ma race raciste
détestait le plus. C'était donc ce qui allait le mieux
et le plus vite m'en libérer. Et lui, il lui fallait une
princesse russe, il l'avait décidé. Il était
déjà sur un coup la petite comtesse Olstoï ,
mais ca bloquait alors il a sauté sur moi. Les sentiments
sont venus après.
Les grands sentiments... Quel sentimental ! Un champion de l'âme
russe. L'âme russe multipliée par la nostalgie juive.
Gainsbourg c'est le racé contre le racisme. La noblesse n'est
pas un paresseux héritage, elle est créée.
C'est le dandysme : Lulu me faisait lire et relire Baudelaire. Une
morale de la qualité par l'exigence, l'étude, l'effort.
Lulu avait déjà "la" classe bien avant de
lancer le mot qui résume tout son message : "classieux".

L
e Fantasme de la Mahousse
...
Tous les artistes
de variétés établissent plus ou moins une bizarre
relation "directe" avec chacun dans la foule. Mais peu
on atteint la dose d'intensité affective que Lulu obtenait.
Parce qu'il jouait sur les fantasmes et sur l'intimité sexuelle.
Mais il serait devenu dingue s'il avait vraient tout livré.
S'il n'était pas resté un tant soit peu opaque. La
transparence, ça tue. Toute une intimité en pleine
lumière, sous les sunligts ? Gainsbourg s'équilibrait
par un mensonge qui n'en était pas un : ne pas tout dire
en disant "tout". Pour mieux jouir eux-mêmes, ses
fans avaient besoin de croire tout savoir de ses jouissances à
lui : pour se sentir dans leurs corps, ils avaient besoin de se
dire qu'ils savaient tout du sien. S'ils avaient connu mon existence
! Cela l'excitait de me cacher à eux et en même temps
il était "terrorisé" à l'idée
qu'on pouvait me découvrir. Le plus énorme scandale
de Gainsbourg, c'est celui qui n'a pas éclaté : c'est
moi.
Un cas particulier de cette "terreur" que je lui inspirais,
c'était Charlotte : quand il me faisait venir rue de Verneuil,
où il habitait avec Jane Birkin et les enfants, il fantasmait
que Charlotte reviendrait plus tôt de l'école parce
qu'un prof serait tombé malade et qu'elle tomberait sur moi
toute nue.
Ca le travaillait tellement qu'il a mis cela en images dans son
film "Charlotte for ever", où
mon rôle est interprété par une fille plantureuse
découverte à cette occasion par Lulu. Il a indiqué,
dans plusieurs chansons, son goût pour les grosses. Il est
vrai que je ne l'ai pas toujours été, "mahousse".
Ce que je dois dire, c'est qu'il ne me l'a jamais fait sentir. Il
est le seul homme dans le regard duquel je ne me sois jamais sentie
obèse.
J'avais l'impression que ça lui était égal.
Qu'il me voyait toujours comme la première fois. Dans la
continuité. De son oeil de dessinateur aigu. Il n'y a pas
de secret au fond : ce qu'il aimait, Lulu, c'est que le corps "ait
du corps".
Des jeux du corps qui "tiennent au corps". C'était
pas le genre à se contenter de promesses !
J'ai totalement participé à ma mise à l'écart,
au mensonge au public. Il aurait suffi que je parle, que je me manifeste.
Je n'en ai rien fait. Je n'ai cessé d'encourager Lulu par
mon silence. De relancer nos accords. De me réaccorder à
son système de vie secrète. Et cela s'accompagnait
de l'accord physique, bien sût. C'était un bon tour
que nous jouions ensemble au monde du show-business.
Il savait que ça flattait mes vieux instincts anarchistes.
Je peux lancer notre "bombe" maintenant qu'il n'est plus
là pour qu'elle lui nuuise maintenant qu'au contraire elle
le remet un peu en vie et d'une façon qu'il aimait tant :
inattendue et sulfureuse, en coup d'éclat.
Finalement il s'agit d'un canular à toute la société
: la star du sexe chic et branchée, l'idole des jeunes de
la minceur et de la mineure, a eu sa liaison la plus longue avec
un corps vieillissant comme n'importe quel autre, avec une femme
devenue mahousse. Et le plus riogolo, c'est qu'il ait même
réussi à me glisser dans le monde publicitaire, indirectement,
avec cette énorme fille qu'il avait choisie pour tenir mon
"rôle" dans Charlotte for ever, et qui est
devenue depuis mannequin vedette pour la firme Virgin.

U
ne soupape de sécurité
...
Il n'est jamais venu ivre chez moi au point de me
manquer de respect. Jamais au point de m'injurier ou de me donner
des coups. De toute façon je ne l'aurais pas permis, et il
le savait bien. Sur ces quarante-quatre ans de relation, pas une
menace. Je n'ai pas eu à subir le genre de choses infernales
que Jane a dû supporter et qui l'ont obligée à
le quitter.
Quand les choses ont dégénérées avec
elle, il venait s'accuser chez moi d'être un salaud de la
traiter de cette manière. Je retrouvais ses affres de notre
première époque, quand il me racontait ses culpabilités,
ses méchancetés imaginaires ou désirées,
son diabolisme très littéraire. Mais là c'était
beaucoup plus triste : parce que ce n'était que trop réaliste.
Qu'esf ce que je pouvais faire ? Je ne pouvais pas intervenir. Il
ne l'aurait pas toléré. Je ne pouvais que rester là,
à l'écouter, à le supporter. Et il criait,
il pleurait, il s'insultait lui-même. Il se roulait par terre
sur la moquette en hurlant. Comme s'il voulait se sortir les tripes.
Ca lui faisait très mal , ce problème là. Il
a été très malheureux. Il ne pouvait pas se
contenir, se retenir de frapper. Et mon appartementétait
le seul endroit où il pouvait se permettre de se défouler.
Je ne sais pas ce qui se serait passé s'il n'avait pas eu
cette soupape.
Chez moi il pouvait perdre la face. Et ôter tous ces masques
qui lui collaient jusqu'à le brûler, à l'étouffer
: Gainsbourg, Gainsbarre, tous ses bouts de mythe, ses mises en
scène. Son boulot écrasant, vingt quatre heures sur
vingt quatre, de mytheur en scène de lui-même. Ca le
bouffait, ca le minait, mais il ne pouvait pas se passer de jeter
son corps, son âme, sa sexualité, ses affections, tout
et n'importe quoi, comme combustibles dans la chaudière de
la nototriété, de la gloire, de la reconnaissance
sociale. Tout en trichant, en biaisant, en calculant au millimètre
près.
Moi je savais, chaque fois ce que ça représentait.
Par moments je me disais que j'étais finalement sa seule
spectatrice, puisque personne d'autre que moi ne possédait
tous les éléments de comparaison, toutes les raisons
cachées des allusions. Il avait besoin de moi comme d'une
référence, même si mes engagements l'énervaient.
Mai 68, le féminisme, les syndicats, les dissidents soviétiques,
l'écologie : j'ai vraiment fait la totale. Il s'en sentait
exclu, mais il le voulait bien.

P
ériode "Fleur
bleue" période "Roses rouges
Il savait que ce qu'il
pourrait me confier ne se retournerait me confier ne se retournerait
pas contre lui.
Que je ne lui nuirais jamais.
Finalement
ce qu'on pourrait dire de nous deux, s'il fallait résumer
d'un mot, c'est que nous nous sommes beaucoup respectés.
C'est par respect que je m'étais fixé un délai
de deux ans après sa mort pour parler de nous deux comme
aujourd'hui : sur le fond.
Mais c'est par respect aussi que je pense devoir cesser de me taire,
comme j'avais marqué le coup par quelques indications en
1991 dans un journal féminin.
Ces lettres et ces dessins qu'il a accepté que je garde pour
les publier un jour, ce n'est pas pour le dénigrer que j'en
prête quelques-uns à Globe-Hebdo. Bien au contraire,
c'est our ajouter une dimension à celles qu'il a déjà.
On va le découvrir plus "fragile" qu'il ne s'est
jamais montré par la suite, mais je ne crois pas que cela
doive fragiliser sa mémoire.
On pourra dire que Gainsbarre a eu sa période "fleur
bleue", ou plutôt "roses rouges" : et alors
? Tant mieux. Et on a le droit de le savoir. Je compte bien que
tous ceux qui l'ont aimé l'aimeront encore plus.
Et je vois bien qu'aujourd'hui les jeunes sont à nouveau
attirés par ce genre de passions qui ont peut être
l'air "naïves", pas très "Gainsbarre",
mais où on ne sépare pas, disons, les sentiments de
la sexualité... Je dirai plutôt, c'est plus joli et
plus complet : l'érotisme de l'amour.
©Propos Lise Lévitzky